L’importance prise, ces dernières années, par toutes les technologies dérivant de l’électricité — électronique et surtout informatique — a contribué à l’émergence d’un univers immateriel et virtuel. Beaucoup peuvent penser qu’un «clic de souris» ou une télécommande ont plus d’influence sur leur environnement et plus d’intérêt pour eux-mêmes, que de retourner la terre du potager ou d’aller se promener en forêt. En fait, il y a totale déconnexion entre le geste physique et le résultat obtenu. Déconnexion qui pourrait laisser croire que tout est possible et que tout est facile, annonçant des jours heureux aux partisans du moindre effort physique et intellectuel.
Dans cet environnement il pourrait paraître dérisoire de passer du temps à apprendre à jouer d’un instrument de musique alors que l’on peut immédiatement obtenir un résultat plus probant en mettant un CD dans une platine et en appuyant les quelques boutons nécessaires. Et pourtant, nombreux sont ceux qui s’exercent, pratiquent, étudient … leur instrument. Et cela aussi dans bien d’autres domaines !
Jeux de constructions met en situation ces deux mondes : l’un où tout est possible mais n’existe pas vraiment et l’autre où tout paraît plus difficile parce que tout existe vraiment. Mais d’agir ainsi réellement sur la matière, et mettre en œuvre ses capacités, apportent bien des satisfactions.
Jeux de constructions est donc un hommage à tous ces apprentis musiciens, et aux autres artisans qui donnent vie et âme à la matière. C’est l’occasion pour nombre d’élèves de découvrir un univers musical qui ne leur est pas familier, de s’y frotter, de peiner parfois, mais finalement de le domestiquer et de se l’approprier en en devenant les créateurs.
Jeux de constructions est aussi une réflexion sur l’élaboration
d’une œuvre : entre l’idée que l’on s’en fait avant de la construire
et le résultat final, il y a bien des différences … pas forcément
désagréables ! Peut-on élaborer quelque chose sans
utopie ? (Alain Michel RIOU)
Jeux de construction
(Musique, texte et idée originale
d’Alain Michel RIOU)
Descriptif - texte
Premier tableau :
Dans un futur lointain, une civilisation avait atteint un degré d’intelligence tel, que tout ce qu’un homme pouvait imaginer se mettait à exister. Il leur suffisait de penser à une chose, et cette chose prenait vie.
Eclairs (électroacoustique seul)
Des flashes lumineux pourront être synchronisés avec les
flashes sonores. Des figures réalisées par les danseurs et
modifiées entre chaque éclair.
Cela peut vous paraître stupide, ou bien banal. Ils rêvaient
tout simplement, direz-vous. Mais même parfaitement éveillés
et lucides ce phénomène se produisait. Par quelle alchimie
? Personne ne l’a jamais su. C’est comme si la pensée devenait de
la matière : je pense «maison», et voici une maison,
je pense «maison au soleil, au bord d’une mer, avec des fontaines
et des bassins, un parc magnifique … et … voici … La matière ne
semblait être que pensées et idées.
Feux d’artifices (électroacoustique seul)
Ils avaient construit une fabuleuse cité : Kimérya, la Grande Chimère qui n’avait d’égale que Mythopolis la Magnifique qu’habitaient les Mythomanes. Kimérya était devenu peu-à-peu le centre de leur monde ; même : le centre du Monde. Ils vivaient pour elle, par elle, en elle…
Une cité de rêve (8 guitares)
Les nombres irrationnels était leur base de calcul quotidien. Et les nombres imaginaires leur poésie.
Nombres imaginaires (2 groupes de pianistes)
Cependant dans tout ce merveilleux agencement, et à cette époque où l’on pouvait vivre le temps en allant vers le futur comme en remontant vers le passé,un sentiment d’inquiétude pouvait naître : certaines idées entraient en conflit.
L’ombre d’une inquiétude (tous : 2 flûtes, trompette, trombone, 8 guitares, 2 pianos)
Car, lorsque tout est possible, les contraires sont possibles
et ne peuvent cohabiter en toute harmonie. Si bien qu’un jour … tout se
dérégla…
Et soudain …tout se dérégla (tous)
Deuxième tableau :
Ce fut comme une tempête qui couve sous un océan, pourtant si calme ; ou bien un monstre hideux que l’on devine soudain dans un visage que l’on croyait connaître. Un grain de sable avait pénétré cet immense engrenage de pensées …
Et le monde s’effondra (guitare solo, piano 4-mains, 1 groupe
de pianiste)
Leur monde s’était effondré. Les éléments
primordiaux étaient venus balayer cet univers virtuel. L’eau, la
terre, le feu et l’air reprirent la place qu’ils auraient toujours dû
tenir. Quels étranges paysages que ceux produits par ce cataclysme.
Fascinante et fragile beauté de ces sculptures de terre, de pierre,
de vent et d’eau. Mais quelles angoisses pour ces regards enfin confrontés
à autre chose que leurs propres images et leurs propres pensées,
ces yeux habitués seulement aux vues de l’esprit.
Mélancolie devant la matière (2 groupes de pianistes, 2 guitares)
Le monde qui les entourait désormais n’était plus constitué uniquement que par des mots et des idées. L’arbre n’était plus un simple mot mais un univers à lui seul, changeant de fonctions selon les heures, les saisons et les besoins. Ils ne pouvaient plus se cacher derrière cette forêt de mots et d’idées qui les avait si longtemps protégés et dont ils se servaient pour se masquer à eux-mêmes leurs propres inquiétudes : se taire leurs peurs, mais aussi leurs joies et leur véritables aspirations. Leur langage était devenu leur prison. Il fallait donc aussi le détruire.
Destruction du langage (syllabes dites par 10 élèves
selon un schéma rythmique)
Ils n’en demeuraient pas moins curieux pour ce nouveau monde qu’ils avaient à apprivoiser, avec lequel ils devraient se familiariser. Que faire de cette eau qui vous glisse entre les doigts ? Et ce roc qui paraît si dur que rien ne semble pouvoir le transformer.
Désert (2 flûtes, 8 guitares, 1 piano)
Troisième tableau :
Il fallait reconstruire une ville. Mais hélas, ces éléments
n’obéissaient pas à leur volonté avec la même
docilité que leurs pensées.
Ils s’essayèrent donc à élaborer quelque
chose au hasard, en réutilisant leurs mains si longtemps oubliées
— ils n’en avaient pas besoin, pensez ! — car ils avaient compris que leur
esprit seul ne pouvait rien sans le secours de leur mains.
Des hasards pas toujours heureux (improvisation collective)
N’importe quoi ! C’était là le seul résultat. Apprendre à réutiliser les mains : c’est bien. Mais chercher à les faire obéir à notre esprit, leur donner un sens, une direction !
Des hasards un peu moins malheureux ! (improvisation à partir d’éléments donnés)
Enfin, comprendre les possibilités que nous apporte ces matériaux que sont la terre, le feu, l’air et l’eau, découvrir leur propriétés.
Terres et roches (8 guitares)
Incandescence (8 guitares)
Volutes (1 piano)
Fontaines (8 guitares)
Les éléments ayant révélé une partie de leur secrets, ils comprirent que la matière pouvait se modeler. Et surtout, que l’esprit pouvait ainsi modifier par l’intermédiaire des mains, un matériau et lui donner une forme particulière qui devenait un reflet de la pensée. Bien sûr, le résultat n’était pas toujours celui qui était attendu. Il était temps de reconstruire le monde.
Reconstruction d’un langage (procédé inverse de
Destruction du langage)
Quatrième tableau
Des outils, un langage, de la volonté, des connaissances, beaucoup de choses était réunies pour reconstruire une cité. Mais quelque chose avait changé dans leur façon de concevoir le monde et la vie. Avant, et comme ils pouvaient remonter le temps, rien n’était réellement très grave : lorsqu’un objet se brisait ou bien se détériorait il suffisait de remonter un peu le temps et revenir ainsi à l’état auquel il était antérieurement. Désormais lorsqu’une fleur se fane on ne peut plus la revoir comme avant. Il faut attendre une nouvelle génération de fleurs. Et ce qui est des fleurs l’est aussi pour les humains … Une échéance existait donc pour toute chose. Et devant de tels sentiments, pour les comprendre et aussi pour s’en apaiser un peu, il inventèrent des chants. Certains dirent qu’ils ne firent que les découvrir car le chant existait déjà …
Chant (2 flûtes, trompette, trombone)
D’avoir des matériaux résistants devant soi était certes plus contraignant que planer à son gré dans la réconfortante éther informe des idées. Mais la contemplation de ces œuvres pouvait procurer un réel plaisir …
Chant II (idem que chant, avec piano 4 mains)
Il était grand temps maintenant de reconstruire une ville. Et le chant qui pouvait si bien apaiser les douleurs de l’esprit pouvait aussi servir à donner du courage et à exalter la joie.
Liesses tissées (tous)
Épilogue
Vous l’avez compris … Vous vous direz : «Kimérya
n’a jamais existée». Et bien vous vous trompez. Kimérya
a toujours existée et existera toujours : dans chacune de nos têtes.
Et pas seulement dans nos rêves.
FIN