I sette messaggeri (Les sept messagers)
musique d'Alain Michel Riou
«Les nouvelles de Dino Buzzati (le Kafka italien lit-on souvent !) qui mettent en scène la vanité et les travers humains ont toujours eu pour moi une résonnance particulière : l'exploration, souvent avec cynisme et ironie, et parfois humoristiquement, de nos angoisses les plus profondes par rapport au temps qui passe et notamment face à l'ultime inconnue : la mort.
Les sept messagers a sans aucun doute cette dimension métaphysique que Le désert des tartares révéla.
Je l'ai interprété comme le récit d'un départ qui se transforme peu-à-peu en une quête d'un monde inconnu. Chemin supposé au début tout tracé, sans embûches, prédit dans toute son évidence !
La ville - le royaume du père - représente le monde commun et rassurant des habitudes et des souvenirs, de l'histoire déjà écrite. Le monde inconnu, le futur, ne se dévoile que petit-à-petit, au prix d'un renoncement et d'un arrachement terribles d'avec le passé. Une rupture s'effectue lorsque le narrateur s'engage résolument et avec exaltation dans la découverte de nouvelles terres, tournant alors définitivement le dos au passé, à la ville, à la mémoire du temps.
Les sept messagers sont une parabole de la vie et de la création artistique.
Musicalement, j'ai évoqué la ville par des rythmes mécaniques (certains rappelleraient la samba ), une pulsation relativement marquée et régulière pouvant rappeler certaines attaches culturelles, des sonorités (dans La ville) d'usines oniriques, tout le foisonnement étrange de l'activité humaine. L'ailleurs se doit de rompre avec ces perspectives anguleuses, géométriques, citadines, et devenir fluide et informel. Le monde inconnu doit être dépourvu des repères et des mesures de temps et d'espace qui nous rassurent et nous structurent.
Les sept messagers sont une passerelle jetée entre deux mondes, dans une recherche du calme et aussi de l'émerveillement, un monde intérieur que chacun est à-même d'explorer.» (A. M. RIOU)
Les sept messagers d'après une nouvelle
de Dino BUZATTI,
musique d'Alain Michel RIOU
Traductions des textes chantés en italien
1er tableau
Prologue électroacoustique : La ville
Chant : Depuis que je suis parti explorer le royaume de mon père, je m'éloigne chaque jour davantage de la ville et les nouvelles qui me parviennent se font de plus en plus rares.
Chant : Mais je me sens plus souvent taraudé par l'idée que ces frontières n'existent pas, que le royaume s'étend sans aucune limite et que, malgré ce voyage incessant, jamais je n'en verrai la fin. Je me suis mis en route à trente ans, trop tard peut-être.
2ème tableau :
Intermède électroacoustique :
La ville s'estompe
Chant : Comme nous nous éloignons toujours davantage de la capitale, le trajet de mes envoyés devenait chaque fois plus long. Après cinquante jours de route, l'intervalle entre l'arrivée d'un messager et celle du suivant était devenu sensiblement plus grand : alors qu'au début tous les cinq jours l'un deux rejoignait le camp, il fallait désormais attendre vingt-cinq jours ; le bruit de ma ville s'affaiblissait de cette sorte toujours davantage ; des semaines entières passaient sans qu'aucune nouvelle me parvînt.
Chant : Désormais, ils ne m'apportaient que des nouvelles lointaines, ils me tendaient des lettres toutes chiffonnées, roussies par les nuits humides que le messager devait passer en dormant à même les prairies.
Nous marchions toujours. Je tentais en vain de me persuader que les nuages qui roulaient au-dessus de ma tête étaient encore ceux-là mêmes de mon enfance, que le ciel de la ville lointaine ne différait en rien de la coupole bleue qui me surplombait, que l'air était semblable et semblable le souffle du vent, et semblable le chant des oiseaux. Les nuages, le ciel, l'air, les vents, les oiseaux m'apparaissaient en réalité comme des choses nouvelles ; et je me sentais un étranger.
Troisième tableau
Intermède électroacoustique :
Remanences de l'ancien monde
Chant : La capitale, ma demeure, mon père, étaient
curieusement éloignés, je n'y croyais même
presque plus. Vingt bons mois de silence et de solitude séparaient
désormais les retours successifs des messagers. Ils m'apportaient
de curieuses missives jaunies par le temps, dans lesquelles je
découvrais des noms oubliés, des tournures de phrases
insolites, des sentiments que je ne parvenais pas à comprendre.
Chant : Mais huit ans et demi ont passé.
Chant : Il repartira pour la dernière fois. J'ai calculé sur mon carnet que je ne pourrai revoir Dominique que dans trente-quatre ans.
Chant : Et pourtant va, Dominique, et ne m'accuse point de cruauté ! Porte mon dernier salut à cette ville où je suis né. Tu es le seul lien qui me reste avec un monde qui jadis était aussi le mien.
Quatrième tableau
Intermède électroacoustique :
Evaporation de la ville,
apparition du nouveau monde
Chant : Je le soupçonne, il n'existe pas de frontière, du moins dans le sens que nous entendons habituellement. Il n'existe pas de murailles de séparation, ni de vallées profondes, ni de montagnes fermant la route. Je franchirai probablement les confins sans même m'en apercevoir, et continuerai dans mon ignorance à aller de l'avant.
Chant : l'impatience de connaître les terres inconnues
vers lesquelles je me dirige.
() je remarque comment de jour en jour, à mesure que j'avance
vers l'improbable fin de ce voyage, une lueur insolite brille
dans le ciel, une lueur que je n'ai jamais vue, pas même
en rêve ; et comment les ombres et les montagnes, les fleuves
que nous traversons semblent devenir d'une essence toute diverse
; et l'air est tout chargé de présages d'un je
ne sais quoi.
Demain matin, une espérance nouvelle me portera encore
plus avant, vers ces montagnes inexplorées que les ombres
de la nuit cachent encore.
Final électroacoustique :
Le monde inconnu