Songe! est une invitation à la rêverie. Dans un langage musical inhabituel (aux non-initiés!),  mais propice aux découvertes et à lÕimagination, les poèmes ou extraits de poèmes chantés de Louise LABÉ, Edgar POE, Jules LAFORGUE et Charles BAUDELAIRE viennent évoquer les mondes oniriques intérieurs que chacun  enferme en lui et auxquels on nÕaccorde généralement pas assez dÕimportanceÉ
 

SONGE!

I Calme plat

Le petit enfant s'ennuie, tout seul devant les plates étendues des champs de blé. Le grand ciel bleu l'agace, renforçant cette impression de solitude. Rien ne bouge.

Pour le retour du soleil honorer,
Le Zéphir, l'air serein lui appareille,
Et du sommeil l'eau et la terre éveille,
Qui les gardait, l'une de murmurer

En doux coulant ,l'autre de se parer
De mainte fleur de couleur nonpareille.
Jà les oiseaux ès arbres font merveille,
Et aux passants font l'ennui modérer;
(É)
(Louise LAbé , Sonnet XV)

Le petit enfant sÕassoupitÉ

(É)je ne puis sentir ; car ce n'est point sentir, cette immobile station sur le seuil d'or de la grille grande ouverte des rêves, (É)

(Edgar POE,  Romances et vers dÕalbum, À  M. L. S.

II Un mouvement est dans lÕairÉ

Alors, une brise légère vient donner vie à toute cette étendue jusqu'alors inerte, accablée par la chaleur verticale. L'or des blés devient liquide. Et à sa surface, l'âme du vent vient imprimer son mouvement

Une armée de cavaliers extraordinaires se lève, volant, glissant, flottant dans les airs, prompts et insaisissables à l'assaut d'un ennemi que l'on ne peut apercevoir. Les blés ploient à leur passage  et se redressent comme une mer en tempête : c'est une gigantesque vague d'air qui vient balayer les espaces et emporter avec elle les idées vagabondes.

III Montagnes noires

Soudain, des montagnes dont on ne distingue encore que les neiges éternelles surgissent à l'horizon. Avec vitesse, l'on s'en rapproche. A moins que ce soient elles qui se déplacentÉ

(É)hors de l'Espace, hors du Temps.

Insondables vallées et flots interminables vides et souterrains, et bois de Titans avec des formes qu'aucun homme ne peut découvrir à cause des rosées qui perlent au dessus ; montagnes tombant à jamais dans des mers sans nul rivage; mers qui inquiètement aspirent, y surgissant, aux cieux en feu ; lacs qui débordent incessamment de leurs eaux calmes,  -calmes et glacées de la neige des lis inclinés.

(É) - partout le voyageur rencontre effarées, les Réminiscences drapées du Passé  - (É)
(Edgar POE, Terre de songe, trad. Stéphane MALLARMÉ)

Les cîmes irrisées et cristallines ont maintenant disparu. Le soleil s'est voilé, puis caché : une lumière sombre nous baigne au pied de ces fantastiques masses grises et noiresÉ Nous passons sous la montagne.

(É)
Insouciants et taciturnes,
Des Ganges dans le firmament,
Versaient le trésor de leurs urnes
Dans des gouffres de diamant.

Architecte de mes fééries,
Je faisais, à ma volonté,
Sous un tunnel de pierreries
Passer un océan dompté.

Et tout, même la couleur noire,
Semblait fourbi, clair, irisé ;
Le liquide enchâssait sa gloire
Dans le rayon cristallisé.

Nul astre d'ailleurs, nuls vestiges
De soleil, même au bas du ciel
Pour illuminer ces prodiges,
Qui brillaient d'un feu personnel!

(Charles BAUDELAIRE,  Les fleurs du mal, Rêve  parisien )

IV Phares

Peu-à-peu quelques gouttes de pluie tombent du ciel. Puis de véritables trombes d'eau déferlent en un rideau de pluie qui balaie toutÉ
 
 Ouragans inconnus des débacles finales,
Accourez! déchaînez vos trombes de rafales!
Prenez ce globe immonde et poussif! balayez
Sa lèpre de cités et ses fils ennuyés!
Et jetez ses débris sans nom au noir immense!
Et qu'on ne sache rien dans la grande innocence
Des soleils éternels, des étoiles d'amour,
De ce cerveau pourri qui fut la Terre, un jour.

(Jules LAFORGUE, Les complaintes, Couchant dÕhiver)

Le ciel s'est ouvert, laissant briller dans les horizons des myriades de phares lointains, présences rassurantes pour les voyageurs qui parcourent les espaces infinisÉ

C'est la Nuit, la nuit calme, immense,
Aux cieux d'étoiles éblouis
Les mondes assoupis
Dans les flots épais du silence.

(Jules LAFORGUE, Les complaintes, Litanies nocturnes)

V Espaces habités

Le petit enfant s'éveille. Il dormait, bien évidemment. Mais alors, le vent qui se levait sur les grandes étendues de blé, les nuages commençant à obscurcir l'horizon, annonçant l'orage, tous ces évènements tellement banals prirent une qualité particulière : le rêve habitait la réalité É

(É)
 Et les grands ciels qui font rêver d'éternité.

Il est doux à travers les brumes, de voir naître
L'étoile dans l'azur, la lampe à la fenêtre,
Les fleuves de charbon monter au firmament
Et la lune verser son pâle enchantement.
Je verrai les printemps, les étés, les automnes ;
Et quand viendra l'hiver aux neiges monotones,
Je fermerai partout portières et volets
Pour bâtir dans la nuit mes féériques palais.
Alors je rêverai des horizons bleuâtres,
Des jardins, des jets d'eau pleurant dans les albâtres,
Des baisers, des oiseaux chantant soir et matin,
Et tout ce que l'Idylle a de plus enfantin.
L'émeute tempêtant vainement à ma vitre,
Ne fera pas lever mon front de mon pupitre;
Car je serai plongé dans cette volupté
D'évoquer le Printemps avec ma volonté,
De tirer un soleil de mon cÏur, et de faire
De mes pensers brûlants une tiède atmosphère.

(Charles BAUDELAIRE, Les fleurs du mal, Paysage)